Delphine Pouillé a entamé sa résidence aux RAVI avec la nécessité de produire des pièces pour répondre à l’invitation de participer à une exposition en Alsace, sur le thème de l’eau1. « C’est un sujet compliqué, explique-t-elle. Il incline à l’évidence. J’ai travaillé sur une installation intitulée Swimmers qui est composée de deux ‘nageurs’ à l’allure de géofossiles. »2 Il ne s’agit pas pour autant d’une création de circonstance. Swimmers s’intègre aux recherches de l’artiste lesquelles visent notamment à préserver la spontanéité de petits dessins simples, épurés et exécutés librement, sans intention d’obtenir un objet « fini ». Le processus de production est taillé sur mesure : les dessins sont d’abord scannés ; parfois revus, mais très peu ; Delphine Pouillé en fait des maquettes ; ici, elle les a agrandis avant de les reporter sur un tissu à la surface duquel elle a projeté de la mousse polyuréthane contrainte par la pression exercée via une grande planche. Il y a des contradictions fécondes : la nature expansive de ce matériau indocile est contrariée, laissant naître d’incontrôlables effets de débordement et de surface laquelle se trouve animée par des plis sinueux. Une autre pièce créée aux RAVI où l’on peut reconnaître des mains le montre bien : la matière semble poussée dans ses retranchements. Il y a aussi des questions qui reviennent dans le travail de Delphine Pouillé avec la régularité d’un leitmotiv : elles touchent les options de monstration, de conservation ou la justesse des rapports entre la forme et les caractéristiques physiques (densité, opacité, élasticité ...) des œuvres.


Mais le fil rouge le plus tendu est sans aucun doute l’intérêt pour le corps humain, celui de la « bête à laquelle on pourrait prendre goût ». On le voit avec la grande installation qui s’élève au milieu de l’atelier. Découpée dans une mousse élastomère semblable à celles utilisées pour les tapis de gymnastique, elle montre à celui qui veut le voir un personnage aux jambes démesurées, en traction comme dans l’exercice de la barre fixe. Il est grand - 12 mètres - pour être aux dimensions de l’atelier et s’accroche à la structure métallique de couverture suivant la volonté de l’artiste d’exploiter ce qui est là, ce qui est immédiat. La dimension graphique ressort avec évidence. En outre, la pièce est simplement maintenue par des pinces à dessin et flotte dans l’espace avec la légèreté d’une feuille de papier. Ici encore, Delphine Pouillé exploite la richesse sémantique des oppositions : celle qui affronte l’acception commune d’un effort physique à haute tension à la sensibilité d’une installation molle comme un corps avachi dans un moment de vautrage ; celle encore entre la forme d’une silhouette frêle qui se dessine en négatif et la présence d’une figure athlétique que l’on voit si on fixe notre regard sur les pleins de ce matériau noir et opaque qui ondule comme la masse musculaire d’un gymnaste en action. C’est aussi une dépouille, une peau semblable à l’exuvie d’un anaconda vue lors d’une visite à l’Institut de Zoologie de Liège ; il s’agit bien d’une histoire « de bête à ne pas toucher ».


« Le corps est un élément central et fondateur pour moi, explique Delphine Pouillé. Souvent, je le fragmente. Cette thématique est notamment présente dans mes recherches effectuées lors d’une résidence en Corée, voici trois ans. Je me suis intéressée aux appareils d’entrainement physique implantés en ville, à l’extérieur. C’est très répandu en Orient. Ces engins m’apparaissaient comme de grandes sculptures urbaines ‘prêtes à l’emploi’. Je n’impose pas de discours. Mais, pour moi et peut-être malgré moi, travailler avec le corps revient à parler de société, à parler de ce qu’on est et de ce que les autres sont. » 3



1L’eau qui porte, Wattwiller, du 16 au 30 août 2020.

2Entretien avec Delphine Pouillé, Liège, 21 septembre 2020.

3Idem.




Pierre Henrion, Touche pas à la bête, tu pourrais y prendre goût, 2020