Sans doute le dessin agit-il, comme le rêve, par condensation.

Derrière chaque image s’en cachent d’autres, qui, par ajouts et agglutinations, agencent une mémoire sensible et la colorent de filtres successifs. Chaque signe renvoie alors à d’autres, qui en partent et qui y reviennent, avec l’écart propice à la création de nouvelles images.

C’est selon cette méthode de répétition-variation qu’avance Delphine Pouillé.


Les structures rencontrées dans les espaces publics de Taipei, de Séoul ou d’Incheon hantent son travail ; elles prennent sur le papier des élans filiformes ou des ventres de zeppelin, s’élèvent comme des Titans ou se carapatent comme des animalcules, se grisent de pastel gras ou s’animent de la vivacité d’un rose, d’un vert, d’un bleu, éclatants.


Considérons-les comme autant de créatures hybrides.

A plus d’un titre. D’abord, en ce qu’elles se situent à la croisée du design urbain et de la plasticité pure ; ainsi des équipements sportifs que l’on retrouve dans les rues de Corée du Sud, dont les formes répondent autant aux normes épurées de l’industrie qu’aux allures rubanées de personnages kawaï. Delphine Pouillé en collectionne les images au gré de ses résidences, les tient en latence, puis, arrivées à maturité, les laisse engendrer de nouvelles compositions.

La prothèse épouse l’organe, elle se courbe, elle mute. Jusqu’où l’enveloppe de tissu peut-elle gonfler? Quand explosera-t-elle sous la pression du corps étranger qui peu à peu l’envahit? Imprévisible, la matière se fait organique, se charge d’histoire et, par suite, de cicatrices.


Delphine Pouillé résiste à catégoriser ses oeuvres.

Observatrice des dualités qui tordent les volumes et les béquilles qui les soutiennent, elle revendique les accidents et les évolutions, les altérations et les déséquilibres de corps qui immanquablement échappent au contrôle. Ces choses ont des propriétés changeantes, ces changements constituant leur mode d’existence, comme le pointait Kant. Delphine Pouillé se veut alors hospitalière, au double sens qu’elle accueille les modifications et reconstruit les corps mutilés - non pas à l’identique mais en prenant en compte l’histoire traversées par ces oeuvres.

Ce n’est pas tant un mouvement de balancier qui semble être ici à l’oeuvre, mais davantage la combinaison de temporalités, d’états, d’échelles et de registres différents, condensés dans un même être.

Delphine Pouillé évoque ainsi ses sculptures comme des ‘dessins gonflés’, suggérant la continuité entre ses dessins et ses volumes. La matière elle-même semble guider son façonnage, qui fait partie des évolutions possibles, des aléas intégrés ou suscités par l’artiste. Volume, plan et maquette ne se différencient pas : ils contribuent ensemble à forger l’autonomie des pièces qui apparaissent dans l’atelier.


En ce sens, les techniques et les médiums employés par Delphine Pouillé peuvent ressortir de royaumes distants, voire séparés, que l’on peinerait à énumérer tant ils sont intriqués dans son travail.

Les bétons armés et les porte-à-faux de l’architecture côtoient les textiles cousus, les tubes d’appareils de fitness ou de balançoires trouvent leur prolongement dans la mousse expansée, le scotch jouxte sur le papier le pastel à l’huile, les traces des tampons encreurs ou de la gomme électrique détournés de leur utilisation.Rien de fortuit dans la rencontre du design, de l’architecture et de la clinique : si elle s’affirme protéiforme, la recherche de Delphine Pouillé procède de la liquidité qui caractérise les arts plastiques.




Jean-Christophe Arcos, Solutions de continuité, 2019