Entretien avec Anna Ádám, Le Monde Diplomatique - Magyar Kiadás  I  2015



A. Á : Comment définiriez-vous le rapport entre vêtement et art, et comment cette relation apparaît dans votre travail ?


D.P : Ce rapport apparaît d’abord au travers de détournements. Par exemple, dans la vidéo Umbilical Parade, que l’on peut voir en ce moment à Chimera Project et que j’ai réalisé à Taïwan, j’ai utilisé des imperméables et des masques en coton afin de prolonger et connecter les corps, les rendre dépendants les uns des autres. Ces masques, dont les taïwanais se servent pour se protéger, perdent leur fonction initiale et se retournent contre eux en quelque sorte ; ils les isolent du monde extérieur, contraignent leur corps et les privent de leur liberté de mouvement. Le vêtement n’est également plus un moyen de distinction sociale mais plonge les corps dans une uniformité où l’individu disparaît au profit du collectif.  C’est de cette prédominance du groupe observée notamment à Taïwan, en même temps que de notre rapport à l’espace et au monde dont il est en partie question. Je transforme le vêtement en objet de performance et de mise en scène en l’infiltrant dans l’espace urbain, ce qui provoque diverses réactions dont les témoignages photographiques et vidéos constituent une forme de portrait d’une ville ou d’une société.

Par ailleurs, beaucoup de mes pièces portables en tissu et mousse expansive, comme les Coiffes ou les Épaulettes conçues pour le MUDAM en 2013, empruntent certes au vêtement, ou encore à l’accessoire, mais relèvent davantage de la sculpture, à l’image des « body-sculptures » que Rebecca Horn a réalisé dans les années 70, ou du costume monstrueux avec lequel Lee Bul a déambulé dans les rues de Tokyo au début des années 90, lors de sa performance féministe et parodique Sorry for suffering. You Think I’m a puppy on a Picnic.


A. Á : Si je saisis bien, dans votre travail le vêtement possède un statut à la fois passif, et dans ce cas-là il s'agit d'une approche sculpturale, et à la fois actif, il devient alors un objet portable, performable, activable. Dans ce cas-là, est-ce que vêtement et performance sont potentiellement dissociables ? Est-ce que le vêtement a toutefois une existence alors qu'il n'est pas activé ?


D.P : L’approche sculpturale de mes objets textiles n’est pas dissociable de leur caractère activable. Lorsqu’ils sont portés, ils comportent une part sculpturale, et lorsqu’ils ne le sont pas, leur dimension performative est, certes, latente mais bien présente dans la mesure où ils sont souvent mis à disposition du public. Lors d’une exposition personnelle à Bruxelles en 2008, l’une de mes Cagoules ainsi que certains Jacos – mes tout premiers objets portables –  étaient suspendus à des supports en bois, comme de simples vêtements accrochés à des patères. Les visiteurs étaient invités à les essayer et à se les approprier. Cela dit, il est assez rare que je montre les objets, j’expose davantage les vidéos ou photos de leurs mises en scène. J’aime aussi l’idée de passer du temps à fabriquer quelquechose qui n’existera qu’au travers des images, une existence phantasmée.


A. Á : Diriez-vous qu'il s'agit de costumes dans le sens scénique ?

D.P : Je dirais plutôt qu’ils empruntent au costume, comme au prêt-à-porter, à l’accessoire de mode, l’objet de design, ou la prothèse, sans pour autant appartenir à l’un de ces domaines.

Il est vrai que je les conçois en vue d’une mise en scène, mais si l’on pense par exemple aux costumes réalisés par Sonia Delaunay pour la pièce de Tristan Tzara, Cœur à gaz, ou par Picasso pour le ballet Parade, en particulier les costumes des managers américains où les corps des interprètes sont enfouis sous des compositions cubistes, là, les comédiens endossent un rôle, le costume les transforme, les fait changer d’identité, ce qui n’est pas le cas dans mon travail.


A. Á : Déjà dans le passé nous avons pu observer un rapprochement tantôt ponctuel tantôt durable entre les créateurs issus du monde du vêtement et celui de la performance,  je pense par exemple à la collaboration entre Christian Lacroix et Karole Armitage,  Coco Chanel et Serge Diaghilev,  Issey Miyaké et William Forsythe... A cheval entre défilé de mode,  spectacle et danse,  l'exemple le plus emblématique est probablement "Le Défilé" (1985),  issu d'une collaboration entre Jean Paul Gaultier et Régine Chopinot. Tout en s'interrogeant sur le rapport entre vêtement du quotidien et costume,  sur la dimension scénique et la potentialité chorégraphique des défilés,  l'enjeu majeur de ces collaboration était de redéfinir les influences et les interactions entre ces deux disciplines, elles-même envisagées sous l'angle du corps et de la performance. Que pensez-vous de ce type de collaboration ? Est-ce que la mode vous intéresse ? Comment élaborez-vous vos vêtements ?


D.P : C'est amusant que vous évoquiez la danse contemporaine parce que je l'ai beaucoup pratiqué. Ceci explique sans doute en partie pourquoi le corps occupe une place centrale dans mon travail, ainsi que le potentiel chorégraphique de certains de mes objets textiles. Quant à la mode, je connais moins, mais par exemple, j’aime beaucoup les costumes réalisés par la créatrice de mode japonaise Rey Kawakubo pour Scenario de Merce Cunningham. Ils prolongent les corps qui se retrouvent déformés, bossus, enflés, et entravent le mouvement, ce qui influe forcément sur la chorégraphie. J’ai également découvert le travail du créateur anversois Walter Van Beirendonck à travers les Living Performative Sculptures réalisées avec l’artiste autrichien Erwin Wurm qui place le corps au centre de sculptures éphémères. Ce que je trouve intéressant dans ce genre de collaborations, c’est qu’elles entraînent des interrogations et remises en question des codes inhérents à chaque discipline.

Concernant l'élaboration de mes pièces, je reporte de grands dessins sur du tissu afin d'obtenir une membrane que je gonfle à l’aide de mousse. Je parle d’ailleurs souvent de dessins gonflés pour définir mes pièces.


A. Á : De nombreux artistes contemporains qui s'intéressent au vêtement en tant que support, forme et/ou concept proposent des solutions formelles qui permettent une identification simple, et qui renvoient immédiatement au registre du vêtement. En tant que sculpture, installation ou bien sous forme d'objet, de décors ou de costume performatif, soit récupéré, acheté ou confectionné, les vêtements très souvent se composent et se construisent à partir des fragments et des formes que l'on (re)connaît : robes (Olga Boldyreff, Annette Messager, Cathy Peraux, Chiharu Shiota), voiles (April Dauscha), corsets (Nadine Lahoz-Quilez), écharpes (Kaixuan Feng), encolures (Delphine Brouchier)... Ce que je trouve intéressant dans vos créations est que vous avez pris le chemin de l'abstraction tout en continuant à les utiliser et peut-être même à les définir comme vêtements. Peut-on dire que vous éloignez de la forme originale pour ensuite mieux la saisir ?


D.P : Je ne les définis pas comme vêtements, je parle plutôt d’objets performatifs ou de sculptures portables. Ils sont hybrides. Ce qui m’intéresse finalement à travers eux, c’est le corps, et plus particulièrement le vivant, notion devenue de plus en plus présente dans mon travail.

Par ailleurs, en m’éloignant des formes identifiables du vêtement, c’est peut-être davantage sa fonction que je saisis, à travers son détournement.