À première vue, rien de menaçant : cela aurait même un petit air familier, en vêtement de polaire rose, doux au regard, et comme acidulé. Sous le titre de Fluffy Flavours, Delphine Pouillé déploie dans l’espace ses thrums, ces corps dont le nom, trouvé au creux d’un livre d’Antonin Artaud, désigne le moignon, l’extrémité, ou encore le jarret de porc. C’est dire que nous sommes entre la sucette et l’organisme vivant, un rien dégoûtant au vu des dégoulinades de la mousse expansive qui continue de suinter au gré des variations de température, et qui matérialise la vie indépendante de l’organisme présent. L’artiste dit elle-même, d’ailleurs, que la maîtrise de ce matériau capricieux n’a pas empêché des excroissances imprévisibles du processus créatif.


Au départ : un dessin. De ces dessins que l’on crayonne, inattentifs, dans les marges, pour tromper l’ennui. Celui-ci fut passé au filtre de l’ordinateur, sous les fourches caudines d’un logiciel, tant pour le mettre à distance que pour en découper des parties, les faire pulluler au gré de la fantaisie de l’artiste. Puis, l’idée prit son essor : il lui fallut le volume, la matière, pour s’infiltrer dans les espaces imprudemment livrés, s’emparant de l’architecture en une infiltration pernicieuse. Les organismes devenus vivants colonisèrent les murs de la Graineterie de Houilles (2010), se glissant dans les poutres et le moindre interstice, comme pour mieux perturber le second sens possible de « thrum », soit trumeau, un terme d’architecture. Mais ici, l’élément n’a plus rien d’un soutien, il viendrait plutôt mettre sans dessus-dessous, et nier la stabilité de l’ensemble.


L’artiste n’en est d’ailleurs pas à sa première sape. D’un premier jaco, né en 2002, sorte de coussin créé pour les besoins de son canapé, tout un ensemble d’objets apparaît : vifs et gais, moelleux, troués, pour mieux se les approprier, s’y enrouler, s’y enfiler. Mais déjà, l’idée a des développements imprévisibles et un ensemble de bouées et cagoules naît et s’épanouit entre 2005 et 2008. Éléments à porter, ils sont aussi doux et séduisants que malcommodes : ils entravent la marche, oblitèrent la vue. La mise en scène ludique de ces objets absurdes peut tourner au cauchemar pour l’imprudent s’étant risqué à quelque happening : ainsi de ce malheureux, lors de la nuit des musées (2009, MUDAM, Luxembourg), les épaules liées dans une Bouée rouge, véritable pieuvre aux tentacules pourvues de boulets monstrueux, si lourds à déplacer qu’il faut le faire un à un afin d’accomplir un seul pas. Même lorsqu’ils relient les corps entre eux, ceux-ci sont entravés dans une ronde d’autant plus folle qu’elle est absurde. Les aveugles de Bruegel enchaînés ensemble et se précipitant dans l’abîme ne sont pas plus consternants. Est-ce la folie humaine, l’absurdité de l’existence, que l’artiste met ainsi en scène ? L’aspect chirurgical des dernières interventions, dégageant le thrum de sa peau d’élasthanne, accroché dans les airs par une pince, sa mise en scène, évoqueraient volontiers quelque bœuf écorché réalisé par un Rembrandt devenu fou de science-fiction. L’artiste ne l’est pas, pourtant, nous assure-t-elle. L’existence de ces organismes absurdes, proliférant comme un cancer, en est d’autant plus inquiétante, sous ses airs délectables. Une sorte d’existentialisme déguisé dans de la barbe-à-papa.




Emmanuelle Amiot-Saulnier, Corps envahissants. Les organismes absurdes de Delphine Pouillé, communiqué de presse de Fluffy Flavours, exposition personnelle, NextLevel galerie, Paris, France, 2011