CORPS ENVAHISSANTS. LES ORGANISMES ABSURDES DE DELPHINE POUILLÉ, par Emmanuelle Amiot-Saulnier  I  Communiqué de presse #2 de l’exposition Fluffy Flavours, NextLevel galerie, Paris, France  I  2011



À première vue, rien de menaçant : cela aurait même un petit air familier, en vêtement de polaire rose, doux au regard, et comme acidulé. Sous le titre de Fluffy flavours, Delphine Pouillé déploie dans l’espace ses thrums, ces corps dont le nom, trouvé au creux d’un livre d’Antonin Artaud, désigne le moignon, l’extrémité, ou encore le jarret de porc. C’est dire que nous sommes entre la sucette et l’organisme vivant, un rien dégoûtant au vu des dégoulinades de la mousse expansive qui continue de suinter au gré des variations de température, et qui matérialise la vie indépendante de l’organisme présent. L’artiste dit elle-même, d’ailleurs, que la maîtrise de ce matériau capricieux n’a pas empêché des excroissances imprévisibles du processus créatif.


Au départ : un dessin. De ces dessins que l’on crayonne, inattentifs, dans les marges, pour tromper l’ennui. Celui-ci fut passé au filtre de l’ordinateur, sous les fourches caudines d’un logiciel, tant pour le mettre à distance que pour en découper des parties, les faire pulluler au gré de la fantaisie de l’artiste. Puis, l’idée prit son essor : il lui fallut le volume, la matière, pour s’infiltrer dans les espaces imprudemment livrés, s’emparant de l’architecture en une infiltration pernicieuse. Les organismes devenus vivants colonisèrent les murs de la Graineterie de Houilles (2010), se glissant dans les poutres et le moindre interstice, comme pour mieux perturber le second sens possible de « thrum », soit trumeau, un terme d’architecture. Mais ici, l’élément n’a plus rien d’un soutien, il viendrait plutôt mettre sans dessus-dessous, et nier la stabilité de l’ensemble.


L’artiste n’en est d’ailleurs pas à sa première sape. D’un premier jaco, né en 2002, sorte de coussin créé pour les besoins de son canapé, tout un ensemble d’objets apparaît : vifs et gais, moelleux, troués, pour mieux se les approprier, s’y enrouler, s’y enfiler. Mais déjà, l’idée a des développements imprévisibles et un ensemble de Bouées et Cagoules naît et s’épanouit entre 2005 et 2008. Éléments à porter, ils sont aussi doux et séduisants que malcommodes : ils entravent la marche, oblitèrent la vue. La mise en scène ludique de ces objets absurdes peut tourner au cauchemar pour l’imprudent s’étant risqué à quelque happening : ainsi de ce malheureux, lors de la nuit des musées (2009, MUDAM, Luxembourg), les épaules liées dans une Bouée rouge, véritable pieuvre aux tentacules pourvues de boulets monstrueux, si lourds à déplacer qu’il faut le faire un à un afin d’accomplir un seul pas. Même lorsqu’ils relient les corps entre eux, ceux-ci sont entravés dans une ronde d’autant plus folle qu’elle est absurde. Les aveugles de Bruegel enchaînés ensemble et se précipitant dans l’abîme ne sont pas plus consternants. Est-ce la folie humaine, l’absurdité de l’existence, que l’artiste met ainsi en scène ? L’aspect chirurgical des dernières interventions, dégageant le thrum de sa peau d’élasthanne, accroché dans les airs par une pince, sa mise en scène, évoqueraient volontiers quelque bœuf écorché réalisé par un Rembrandt devenu fou de science-fiction. L’artiste ne l’est pas, pourtant, nous assure-t-elle. L’existence de ces organismes absurdes, proliférant comme un cancer, en est d’autant plus inquiétante, sous ses airs délectables. Une sorte d’existentialisme déguisé dans de la barbe-à-papa.

INVASIVE BODIES. DELPHINE POUILLÉ’S ABSURD ORGANISMS, par Emmanuelle Amiot-Saulnier  I  press release  #2 of the exhibition Fluffy Flavours, NextLevel gallery, Paris, France  I  english translation by Alice C. Cook-Perron  I  2011



At first glance, there is nothing ominous: it would even seem a bit familiar, in its pink fleece clothing, with a sweet look, a little bit like candy. Entitled « Fluffy Flavours », Delphine Pouillé spreads out her « thrums » in the open space, these bodies whose name, found inside a book by Antonin Artaud, refers to the stump, the extremity, or even a ham hock. That is, we’re somewhere in between lollipop and living organism, something that is the slightest bit revolting in view of the drips of expansive foam that continues to ooze depending on the variations in temperature, and which embodies the independent life of the present organism. The artist herself says that the control of this temperamental material has not prevented unpredictable outgrowths in the creative process.


In the beginning, there was a drawing. The kind of drawing that originates in those sketches that we scribble distractedly in the margins to stave off boredom. This drawing was then filtered through the computer, within the restraints of software, as much as to keep it at a distance as to cut parts out of it, to make them proliferate according to the artist’s whim. Then the idea expanded and took off: it needed volume and material in order to seep into the spaces that were carelessly made available, taking over the architecture in a pernicious penetration. The organisms made living colonized the walls of the Graineterie of Houilles - France (2010), creeping into the beams and the smallest crack, as if to further disrupt the second possible meaning of « thrum », or pier, an architectural term. But here the element is nothing like a support; it seems to appear to turn things upside down and to contradict the stability of the whole.


For that matter, this is not the artist’s first undertaking. From her first « jaco », born in 2002, a whole bunch of objects appeared: all bright and cheerful, soft, full of holes, in order to better appropriate them, curl up in them, or slip into them. But even then the idea had unexpected developments and a group of rings and hoods emerged and bloomed between 2005 and 2008. Wearable elements, they are as soft and seductive as they are awkward: they hinder walking and obstruct vision. The playful staging of these absurd objects could turn into a nightmare for someone careless enough to chance a visit to a certain happening – like the unfortunate one, during a particular all-night museum event (2009, MUDAM, Luxembourg), with shoulders tied up in a red ring, a veritable octopus whose tentacles are equipped with monstrous cannonballs, so heavy to move that it must be done bit by bit in order to achieve a single step. Even when they bind together the bodies between them, these bodies are impeded in a circle all the more crazy as it is absurd. Bruegel’s blind chained together and scrambling towards the abyss are no more disconcerting. Is it humanity’s madness, the absurdity of existence that the artist is staging ? The surgical aspect of the latest interventions, freeing the « thrum » from its spandex skin, hung up in the air with a peg – the production of it all would willingly conjure up images of some skinned steer executed by a Rembrandt who had become crazy about science fiction. And yet the artist assures us that she, herself, has not. The existence of these absurd bodies, multiplying like some form of cancer, is all the more worrisome, beneath their delightful appearance. It’s a kind of existentialism disguised in cotton candy.