En 1978, Philip Kaufman réalise « L’invasion des profanateurs », le remake du cultissime film de Don Siegel «The Invasion of the body snatchers ». Les deux films racontent, à quelques variantes près, les aventures d’un héros confronté à des extraterrestres qui fabriquent le double parfait des humains pour les remplacer par des clones dépourvus de sentiments. On y voit des aliens qui émergent de sortes de cosses, à la fois organiques et végétales, et dérobent le corps de leur hôte. On pourrait identifier ces voleurs de corps, ces enveloppes invasives en forme de cucurbitacées, aux étranges protubérances oblongues de Delphine Pouillé, un corpus d’œuvres qui évoquent une peuplade alternative et artificielle en gestation. Un ensemble de créatures, issu d’inhabituelles expérimentations, que l’artiste peut utiliser comme des prothèses performatives ou encore comme des sculptures aériennes autonomes souvent suspendues par des câbles. Des formes que l’artiste obtient en dessinant des gabarits de papier reportés sur un tissu d’une couleur uniforme qu’elle découpe pour les coudre. Le processus crée d’étranges enveloppes, une sorte d’épiderme en attente de matière. Un puissant cocon réticulaire biomorphique qu’il lui faut gonfler avec une intense énergie à l’aide de bombes aérosol. Une longue opération empruntée à un improbable chirurgien-bricoleur qui lui permet d’obtenir une série d’œuvres qui font penser aux formes organiques développées par des artistes comme Michel Blazy, Elsa Sahal ou encore Lynda Benglis.


Longtemps Delphine Pouillé a souhaité maîtriser totalement le processus de leur création. Cependant avec l’expérience, l’artiste a accepté puis provoqué de multiples accidents. Aujourd’hui, elle accueille avec enthousiasme les ambiguïtés formelles engendrées par les flux, les débordements, les jaillissements, les violences d’une mousse parfois incontrôlable qui stimule l’énergie de ses œuvres devenues moins domestiquées, plus brutes, plus invasives ; acceptant même la violence et l’agression du temps et la nécessité du travail d’entretien qu’il implique. Dans le massif du Sancy et l’espace d’un été, l’artiste expose une nouvelle série d’œuvres obtenue avec le même gabarit dont elle explore les multiples déclinaisons. Un ensemble sculptural, composé avec divers matériaux comme le bois et le ciment, qui colonise sauvagement les arbres et le sol de cet exceptionnel panorama.




Alain Berland, texte écrit à l’occasion de l’exposition Peuplade, Horizons #9, Chastreix, Massif du Sancy, France, 2015