PEUPLADE, par Alain Berland  I  texte écrit à l’occasion de l’exposition Peuplade, Chastreix, Massif du Sancy, France  I  2015



En 1978, Philip Kaufman réalise « L'invasion des profanateurs », le remake du cultissime film de Don Siegel «The Invasion of the body snatchers ». Les deux films racontent, à quelques variantes près, les aventures d'un héros confronté à des extra­terrestres qui fabriquent le double parfait des humains pour les remplacer par des clones dépourvus de sentiments. On y voit des aliens qui émergent de sortes de cosses, à la fois organiques et végétales, et dérobent le corps de leur hôte. On pourrait identifier ces voleurs de corps, ces enveloppes invasives en forme de cucurbitacées, aux étranges protubérances oblongues de Delphine Pouillé, un corpus d'œuvres qui évoquent une peuplade alternative et artificielle en gestation. Un ensemble de créatures, issu d'inhabituelles expérimentations, que l'artiste peut utiliser comme des prothèses performatives ou encore comme des sculptures aériennes autonomes souvent suspendues par des câbles. Des formes que l'artiste obtient en dessinant des gabarits de papier reportés sur un tissu d'une couleur uniforme qu'elle découpe pour les coudre. Le processus crée d'étranges enveloppes, une sorte d'épiderme en attente de matière. Un puissant cocon réticulaire biomorphique qu'il lui faut gonfler avec une intense énergie à l'aide de bombes aérosol. Une longue opération empruntée à un improbable chirurgien­bricoleur qui lui permet d'obtenir une série d'œuvres qui font penser aux formes organiques développées par des artistes comme Michel Blazy, Elsa Sahal ou encore Lynda Benglis.


Longtemps Delphine Pouillé a souhaité maîtriser totalement le processus de leur création. Cependant avec l'expérience, l'artiste a accepté puis provoqué de multiples accidents. Aujourd'hui, elle accueille avec enthousiasme les ambiguïtés formelles engendrées par les flux, les débordements, les jaillissements, les violences d'une mousse parfois incontrôlable qui stimule l'énergie de ses œuvres devenues moins domestiquées, plus brutes, plus invasives ; acceptant même la violence et l'agression du temps et la nécessité du travail d'entretien qu'il implique. Dans le massif du Sancy et l'espace d'un été, l'artiste expose une nouvelle série d’œuvres obtenue avec le même gabarit dont elle explore les multiples déclinaisons. Un ensemble sculptural, composé avec divers matériaux comme le bois et le ciment, qui colonise sauvagement les arbres et le sol de cet exceptionnel panorama.

PEUPLADE, by Alain Berland  I  text written within the framework of the exhibition Peuplade, Chastreix, Massif du Sancy, France  I  english translation by Tali Gai  I  2015



In 1978, Philip Kaufman directed « The Invasion of the Body Snatchers », a remake of Don Siegel’s 1956 cult film of the same title. The two films, with several variations, tell the tale of a hero confronted by extraterrestrials who fabricate the perfect double of humans in order to replace them by clones deprived of emotional sentiment. We see aliens that emerge from what seem to be pods, at once organic and vegetal, and whom stealing the bodies of their hosts.  We can compare these « thieves of bodies », these invasive envelopes with gourd-like forms, to the strange oblong protuberances of Delphine Pouillé’s sculptures, which, like the extraterrestrials of the film, evoke an alternative tribe and an artificial gestation. In all of her work, inspired by unusual experimentations, we find sculptures that the artist can use either as prosthetics for performance pieces or as autonomous aerial sculptures suspended by cables. The artist obtains these forms by drawing patterns on pieces of paper which she then transfers onto fabric that she cuts out in order to sew them together. The result of this process is strange envelopes, a sort of epidermis awaiting matter. A powerful reticular and biomorphic cocoon that one must inflate with intense energy and with the help of aerosol spray. This long operation used by an improbable surgeon and do-it-yourselfer, allows the artist to create a series of work that make one think of the organic forms developed by artists such as Michel Blazy, Elsa Sahal or even Lynda Benglis.


For a long time, Delphine Pouillé had the desire to control the process of creation of these sculptures. However, with more experience, she has realized that it is more interesting to accept and even provoke numerous accidents. Today, she welcomes with enthusiasm the formal ambiguities engendered by the flow, the excess, the gushing and the violence of a foam that is at times uncontrollable and which stimulates the energy of her sculptures, making them less domesticated, more brutal, more invasive; even accepting of the violence and of the aggression of time and of the necessity of a work that involves an intense dialogue. In the landscape of Sancy and the atmosphere of summer, the artist exhibits a new series of works created by the same process which she has explored in multiple iterations. The sculptural ensemble, composed of diverse materials such as wood and cement, savagely colonize the trees and the earth of this exceptional panorama.