UN ART DE LA CONTRAINTE, par Aurélie Barnier  I  communiqué de presse de l’exposition Fluffy Flavours, NextLevel galerie, Paris, France  I  2011



Si le titre de l’exposition, « Fluffy Flavours », sonne comme la promesse d’une gourmandise pour le visiteur, c’est plutôt l’œuvre tentaculaire de Delphine Pouillé qui semble le happer dans ses multiples panses plus ou moins alléchantes.


Suspendues par des pinces à une tringle fixée au plus près du plafond et venant flirter avec le sol, les thrums envahissent l’espace, en soulignent les dimensions en même temps qu’ils en perturbent la perception. Cet accrochage est directement issu de la façon de faire sécher ces pièces de mousse polyuréthane. À la manière d’un étrange rideau de fils lestés, ils obstruent l’espace de haut en bas. Naît ainsi une architecture dans l’architecture. Si Delphine Pouillé a déjà investi des intérieurs et des sites urbains, jamais encore son travail ne s’était si pleinement fondé sur la construction. Pour le public, cette oblitération d’une partie de son environnement a d’abord un impact visuel saisissant. Mais elle bouleverse surtout son rapport physique aux œuvres, essentiel pour l’artiste. Les thrums, en barrant l’espace, contrarient le corps du visiteur. Obligé de contourner leurs tiges et leurs masses, il doit reconsidérer sans cesse ses possibilités de mouvement pour appréhender ces œuvres fragiles et imposantes à la fois. Cette contrainte est redoublée par l’interdiction quelque peu perverse de les toucher alors même qu’elles suscitent le désir de le faire, de s’y appuyer, d’évaluer leur souplesse ou leur résistance aux coups. Mais la proscription n’est pas absolue et la contrainte est ambigüe.


Les Bugs, dessins numériques aux circonvolutions très proches de celles des thrums, sont accrochés selon un procédé similaire. Résultant de la simplification puis de l’agrandissement d’un premier jet à la main, ils sont tirés en grand format pour favoriser une mise à distance et induire un rapport plus direct tant avec les sculptures qu’avec le visiteur. Ce mode de présentation évoque une classification d’espèces et met l’accent sur l’aspect anthropologique des œuvres. Si les formes sont manifestement organiques, elles demeurent énigmatiques, l’artiste évitant d’être littérale pour préserver un « espace de projection des autres ». Moignon ou jarret de porc – comme le décrit Antonin Artaud, à qui est emprunté le titre générique de cette panoplie souvent rose jambon – estomac, intestin, poumon, muscle à vif ou organe génital, elles sont tout cela à la fois et c’est pourquoi elles nous touchent dans notre animalité, notre conscience d’être vivant subordonné à la déliquescence.


Depuis ses premiers jacos – qui fonctionnent comme des camisoles – les productions de Delphine Pouillé obéissent à des règles strictes imposées en amont de leur réalisation. La première de ces contraintes est celle des matériaux. Ainsi est posé le principe de la projection de mousse dans un moule en tissu (doublure en élasthanne parfois recouverte de polaire) qui seule permet d’obtenir une forme parfaite, tout en étant soumise à la gravité et aux effets de la lumière comme de la température. Les thrums ont une vie propre et cette transformation biologique est essentielle pour une artiste dont la production évolue par mutation. Elle accepte certains ratés, comme des dégoulinures transpirant à travers la peau duveteuse, avec le bonheur d’ignorer où ce renoncement la mènera. Grâce à des procédés développés de manière empirique, elle provoque aussi l’accident en torturant ses pièces (elle les gave, les détrousse, les entrave, les étrangle et enfin les (sus)pend) autant qu’en les soignant (elle les opère, les lave, les masse les panse). Delphine Pouillé choisit aussi d’assumer les contraintes de ses techniques, le dessin et la couture. Si les thrums sont très graphiques, ce n’est pas seulement parce que chacun prend sa source dans une unique esquisse et dans le dessin des patrons, mais aussi parce que les coutures (les plus réduites possibles) confèrent un aspect plat et fin aux bordures et que leurs empreintes font aussi dessin.

Delphine Pouillé revisite ici le Post-Minimalisme à l’aune du moelleux viscéral, suivant le mode de la précision et la contrainte du vivant, ses surprises merveilleuses et sa dégénérescence.

AN ART OF CONSTRAINT, by Aurélie Barnier   I  press release of the exhibition Fluffy Flavours, NextLevel gallery, Paris, France  I  english translation by Alice C. Cook-Perron  I 2011



If the title of the exhibition, « Fluffy Flavours », sounds like the promise of something sweet for the visitor, Delphine Pouillé’s sprawling work seems more like it actually swallows him/her up in its many more or less tantalizing bellies.


Hanging from clips attached to a rail placed as close as possible to the ceiling and dangling dangerously close to the floor, the « thrums » invade the space, emphasizing dimensions at the same time as they disturb perception. This display results directly from the way in which these pieces of polyurethane foam are dried. Like a strange curtain of stuffed strings, they obstruct the space from top to bottom. Thus a form of architecture is born within the architecture. If Delphine Pouillé has already taken over interiors and urban sites in the past, never has her work been so fully based on construction. For the public, this obstruction of a part of its environment first has a powerful visual impact. But above all it disrupts the public’s physical relationship with the works, so pivotal for the artist. By blocking space, the « thrums » thwart the visitor’s body. Forced to go around their stalks and masses, he/she must constantly reconsider his/her own possibilities of movement in order to comprehend these fragile yet imposing works. This restriction is intensified by the somewhat perverse banning of any touching of the pieces, in spite of the fact that they elicit the desire to do just that – to lean on them, to gauge their flexibility or their resistance to impacts. But the proscription itself is not hard and fast, and the constraint is ambiguous.


The « bugs », digital drawings with circumvolutions that are very similar to those of the « thrums », are hung according to a similar process. The result of the simplification and then the enlargement of an initial sketch by hand, these pieces are printed out in large format in order to promote a certain distancing and to lead to a more direct relationship with the sculptures than with the visitor. This method of presentation conjures up a classification of species and emphasizes the anthropological aspect of the works. If the forms are clearly organic, they remain mysterious, the artist avoiding anything literal in order to preserve a “space of others’ own projection”. Stump or ham hock – as Antonin Artaud describes, from whom the generic title of this often ham-pink array is borrowed – stomach, intestine, lung, raw muscle or genital organ: they are all of these at once and it’s for this reason that they touch us in our animality, in our consciousness of being living and yet subject to decay.


From her first « jacos » – pieces that function as camisoles – Delphine Pouillé’s productions have observed strict rules that are imposed upon them even before their realization. The first of these constraints is that of the materials. This is where the principle of projecting the foam into a fabric mold (with a spandex lining sometimes covered with fleece) originated, the only way of obtaining a perfect form while also being subjected to gravity and the effects of light as well as those of temperature. The « thrums » have a life of their own, and this biological transformation is crucial for an artist whose production evolves through mutation. She accepts certain failures, like the drips sweating through the fluffy skin, with the blissful unawareness of someone who doesn’t know where this renunciation will lead her. Thanks to processes developed in an empirical way, she also provokes accidents as much as by torturing her pieces (she overstuffs them, robs them, hobbles them, strangles them and finally hangs them up) as by tending to them (she operates on them, washes them, massages them, and dresses them). Delphine Pouillé also chooses to accept the constraints of her techniques, drawing and sewing. If the thrums are very graphic, it’s not only because each one originates in a unique sketch and in the drawing of the patterns, but also because the seams (as reduced as possible) lend a fine and flat aspect to the edges and because their imprints also resemble drawings.

Delphine Pouillé revisits Post-Minimalism here, as measured against the visceral softness, following the mode of the precision and the constraint of the living, with its marvelous surprises and its ultimate degeneration.